« Un Chien Andalou » ou par excellence un film qui s’éprouve. Nous le vivons, cela ne fait aucun doute ! Qualifié à tord ou à raison de labyrinthe, ce film unique résiste à l’analyse.
Prisme thématique de cette œuvre : la sexualité et ses perversions, une culture religieuse et un penchant pour le blasphème, l'humour, la dérision, le goût des insectes, l'importance de l'onirisme, la saveur de l'incongruité.
Intellectualiser ce film ne sous entends pas le comprendre. Trouver un sens caché, « le » sens juste, au delà de tout ce qui a déjà était dit s’avère épique. Néanmoins, ce qui s’avère certainement le plus équitable aux yeux de tous c’est sa construction assimilée à celle d’un rêve. Si lecture approfondie il y a, c’est dans une perspective psychanalytique qu’il nous faudrait la réaliser, où les scènes se doivent d’être vues en termes de mouvement, de condensation de questions bien évidemment sexuelles.
Le carton initial « Il était une fois » inscrit directement le fond sur lequel se dépeint l’action : le conte traditionnel et ce qui semblerait être une histoire d’amour entre un homme et une femme sur un balcon au clair de lune.
L’œil tranché fait directement passé les spectateurs que nous sommes dans un autre monde. Je crois qu’il faut réellement l’avoir vécu pour savoir ce que procure, encore aujourd’hui, la vision insoutenable de cet acte. Qui ne s’est pas mis dans la peau de la victime, ressentant au même moment cette sensation, celle de l’absence d’un œil ?
Face aux évènements, les personnages réagissent d’une façon qui me semble plutôt ordinaire par des expressions, des gestes assez clairs empruntés au cinéma d’antan.
Ce jeu qui nous apparaît comme cohérent, n’est finalement que tromperie : il n’aboutit à rien de tangible. Le monde que ce film se constitue lui même, à peine semble-t-il nous donner à voir un ressemblant d’une existence, file entre nos doigts, s’échappe, à l’instar de corps instables : les seins deviennent des fesses, la bouche une aisselle, un pubis..
Le temps. L’espace. Deux notions qui, dans ce film, s’évadent. Les cartons tentent de rythmer le film (pastiche d’une narration classique) en déniant à la chronologie tout caractère vraisemblable. Quant à l’espace, il se résume à peu de lieux. Un jeu entre l’intérieur d’une chambre et son balcon, une plage.. Le cœur du film, le plus long, passe de la rue à un appartement et y demeure en dehors lorsque le corps du personnage masculin s‘écroule et se retrouve dans un parc.
Raccords de regards, raccords de mouvements offrent une réelle dynamique à l’enchaînement des plans. Mais de près, ces raccords se révèlent trompeurs. L’étrangeté en naît, mais pas que : les scènes énigmatiques y sont aussi pour quelque chose.
Ce film, est donc en somme, un tout constitué par un ensemble d’éléments accolés les uns aux autres, et formant une suite illogique. Il n’y a pas de rapport au temps. Il y a le semblant d’un système narratif, et l’appréciation certaine d’un système analogique : une aisselle devient un oursin.
Il s’agit d’un rêve, d’une intuition, contraire à la logique, à la raison, au sens commun. Mais également d’une poésie qui nous emporte, et dans le même geste, avant même d’avoir été comblé, nous redépose là où un intérêt nouveau sera suscité.
« Un chien Andalou » est un fruit dont il est frappant de constater qu’il ne nous apparaît jamais tout à fait identique à chaque vision.
Si ce film est poésie, il n’est pas que sons, rythmes et images. Il est sans fin, comme éternel, c’est une chimère qui nous invite à songer, sur le bon comme le mauvais, nous guidant au delà de toute rationalité. « Un chien Andalou » est un passeur, celui qui nous aide à franchir une barrière : celle qui sépare son monde du notre.